« C’est quoi être conteur·euse en 2024 ? »
Cette phrase je l’ai entendue tant de fois avec différentes intentions : Pourquoi continuer à présenter des spectacles vivants de contes à l’ère des écrans et des réseaux sociaux ? ça intéresse qui, en dehors du jeune et très jeune public ? Ce n’est pas un peu désuet ?
Les deux premières vidéos consacrées à une réflexion – au combien personnelle et subjective sur le métier de conteur·euse – figurent dans l’article : « Conteur·euse : un métier ? »
Poursuivons ici la présentation des deux derniers volets consacrés au conte, en tant qu’art de la relation.
Cet art de la relation se décline sur plusieurs plans :
Il est important d’avoir conscience que le conteur est un personnage social, un prisme à multiples facettes, un couteau suisse. Ainsi, parfois à son corps défendant, il peut être simultanément ou par moment :
De ce personnage construit ou subit vont se décliner un type de relation avec les clients, les encadrants et le public.
Ainsi seront facilitées ou rendues plus ardues les négociations de l’enveloppe budgétaire, des conditions matérielles et relationnelles de l’accueil de la prestation.
La liberté de définition du contenu de la prestation (choix du répertoire et dispositif scénique) dépend aussi du type et de la qualité relationnelle établie avec le client et/ou les accompagnants.
Il en va de même pour le cadre de la représentation (enfants livrés à eux même par les accompagnants et chahutant, personnel soignant laissant la télévision allumée à portée de regard et d’oreille des résidents en EHPAD…)
Qu’on soit amateur ou professionnel, en construisant sa position d’artiste, on définit aussi celle du public. Par là même on définit le type de dialogue qui sera installé pendant la prestation et – le cas échéant- dans les échanges qui suivront la représentation.
Comment et jusqu’où adapter son contenu, son vocabulaire, sa gestuelle aux différents publics ?
Conter peut signifier « spectacle – espace scénique – mise en scène – distinction conteur et spectateurs ». Pour d’autres, conter se fait avec les gens, dans leur lieu de vie ou de travail. Ainsi Fiona Macleod avait-elle décidé d’abandonner la scène et de se consacrer à d’autres formes de rencontre avec son public.
Pour Fiona Macleod comme pour Henri Gougaud (cf livre référencé dans la bibliographie), les contes, l’imaginaire, ont une fonction de réparation et de guérison.
Ainsi, avant d’intervenir dans une classe d’école, Fiona demandait à l’enseignant des informations sur les élèves et leurs difficultés. Elle choisissait alors en réponse ses contes.
On peut aussi évoquer dans cette catégorie les contes et légendes illustrés par des peintures de sable lors des rituels chamaniques des Navajos.
Dans le cadre d’une représentation comme lors d’actions de médiation telles que les « cercles »( « d’enfants conteurs », « de mamans conteuses »…), ou tout autre animation, le conte peut être un support, un outil de transformation personnelle et collective.
Dans le cadre des représentations, la demande de médiation peut porter sur le contenu de la prestation, avec, par exemple, une thématique sur « le vivre ensemble », « l’égalité homme/ femme », « la relation à la nature »…
Elle peut aussi porter sur la forme de l’intervention. On peut citer ici le travail fait par la conteuse Gigi Bigot avec des bénéficiaires d’accompagnements du Secours Populaire. Plutôt que de venir leur raconter des contes, ils en ont construits ensemble. un livre CD rend compte de l’expérience : « Quand les conteurs du Quartier de la Lune imaginent… Un autre rêve pour le monde » Histoires Ordinaires Editions – 2019.
On peut aussi évoquer « Pépito Matéo raconte parloir » édition Paradox – 2006 qui transforme son expérience avec des détenus en milieu carcéral.
Dans un contexte d’individualisme et de repli sur soi voire de panique morale, l’interculturalité fournit à la fois contenus et clés pour aller rencontrer l’Autre, dans toute sa diversité.
Ainsi, elle permet de construire un dialogue nourri d’une compréhension mutuelle de notre humanité commune.
A cet endroit peut surgir le spectre de l’appropriation culturelle. On peut tous y être confronté lorsqu’on décide d’élargir son répertoire. Dès lors, est-on assigné à résidence dans sa culture, sa région, son milieu social, son genre ? Est-ce trahir voire être prédateur que de vouloir se déplacer, dépasser les frontières ?
Est-ce la transgression qui choque ou la manière d’aller explorer, rendre compte, s’imprégner d’une autre parole, d’une autre imaginaire ?
En tant que démarche d’émancipation individuelle et collective, l’éducation populaire est un outil formidable de médiation culturelle et sociale. Le conte en tant que récit construit et donné peut y prendre toute sa place.
Que ce soit dans le choix des contes proposés comme dans le mode de partage choisis (spectacle , action culturelle…), l’imaginaire peut être une ressource, une clé d’explication, un chemin de réparation.
Le conte peut-il ou doit il rester apolitique, a-social, intemporel ? Peut-on, doit-on délivrer des messages ? La pratique du conte peut -elle s’émanciper de la consommation culturelle et d’une culture de l’entertainment ?
On peut aimer penser et agir pour être un acteur de progrès social.
Face aux défis du monde contemporain, conter peut devenir un sport de combat – combat contre les fractures sociales, la montée de l’intolérance et du repli individualiste – lutte contre la standardisation de l’imaginaire et la marchandisation du vivant.
Voir le premier volet des vidéos du documentaire sur le métier de conteur·euse : « Conteur·euse : un métier ? »
Pour aller plus loin, je vous partage :
Les livres collectifs :
L’APACC – Association professionnelle des Artistes Conteurs et Conteuses
le RNCAP Réseau National du Conte et des Arts de la Parole
Sur l’interculturalité :
Sans oublier bien sûr :
Les éditions La Grande Oreille
La base de donnée Bibliorécit
En savoir plus sur le répertoire de Tout conte fait et sur son agenda de tournée